L'or des galions : épaves, chercheurs et batailles juridiques

Pendant près de trois siècles, des flottes espagnoles ont traversé l’Atlantique chargées de l’or et de l’argent extraits des Amériques. Tempêtes, récifs et combats navals en ont envoyé une partie par le fond. Ces épaves nourrissent depuis longtemps les rêves de chasseurs de trésors. Mais leur histoire récente montre que retrouver l’or n’est souvent que le début d’une autre aventure : celle des tribunaux.
Le système des flottes espagnoles
À partir du XVIe siècle, l’Espagne organise le transport des métaux précieux de ses colonies par convois escortés. Les navires se rassemblent dans les ports des Caraïbes, notamment à La Havane, avant de traverser l’Atlantique vers l’Espagne. Ce système protège contre les corsaires, mais pas contre la météo : la saison des ouragans a causé plusieurs naufrages restés célèbres.
Nuestra Señora de Atocha (1622)
En septembre 1622, une flotte quitte La Havane pour l’Espagne. Peu après son départ, un ouragan la disperse au large des Keys de Floride. Plusieurs navires sombrent, dont le galion Nuestra Señora de Atocha, lourdement chargé d’argent, d’or et d’autres marchandises. Les Espagnols tentent de récupérer la cargaison, sans grand succès, et l’épave tombe dans l’oubli.
Plus de trois siècles plus tard, le chercheur américain Mel Fisher se lance à sa recherche. Sa quête dure environ seize ans, émaillée de découvertes partielles, de difficultés financières et d’un drame : en 1975, son fils Dirk, sa belle-fille et un plongeur meurent dans le naufrage de l’un de leurs bateaux. Mel Fisher est connu pour sa devise répétée chaque matin : « Today’s the day » (« C’est aujourd’hui le jour »).
Le 20 juillet 1985, son équipe localise enfin le gisement principal de l’épave, que les plongeurs surnomment le « mother lode ». Lingots d’argent, pièces, barres et objets en or, émeraudes : il s’agit de l’une des plus riches découvertes sous-marines jamais réalisées.
Le combat judiciaire
Avant même ce succès, Mel Fisher et sa société avaient dû affronter l’État de Floride, puis le gouvernement fédéral américain, qui revendiquaient chacun des droits sur l’épave. L’affaire est allée jusqu’à la Cour suprême des États-Unis, qui a tranché en 1982 en faveur de la société de Fisher. Cette décision reste une référence dans l’histoire du droit des épaves aux États-Unis.
Le galion San José (1708)
Le San José est un galion de la marine espagnole coulé le 8 juin 1708 au large de Carthagène des Indes, dans l’actuelle Colombie, lors d’un affrontement avec une escadre britannique, pendant la guerre de Succession d’Espagne. Il transportait, selon les sources historiques, une cargaison considérable de métaux précieux, ce qui lui vaut souvent le surnom de « Saint Graal des épaves ».
En 2015, le gouvernement colombien a annoncé avoir localisé l’épave. Depuis, le San José est au cœur de revendications multiples :
- la Colombie, dans les eaux de laquelle repose l’épave, et qui la considère comme un élément de son patrimoine culturel ;
- l’Espagne, qui fait valoir qu’il s’agit d’un navire d’État, battant son pavillon ;
- une société américaine affirmant avoir localisé la zone du naufrage dès les années 1980 et réclamant une part de la cargaison ;
- des représentants de peuples autochtones de l’actuelle Bolivie, rappelant que les métaux provenaient de mines où leurs ancêtres ont été contraints de travailler.
À ce jour, l’épave n’a pas fait l’objet d’un renflouement de sa cargaison, et les autorités colombiennes privilégient une approche scientifique et patrimoniale.
Les grands enjeux juridiques
Ces affaires mettent en lumière plusieurs questions récurrentes :
| Question | Enjeu |
|---|---|
| Qui possède un navire d’État coulé ? | De nombreux États estiment qu’un navire de guerre ou d’État reste leur propriété, quel que soit le temps écoulé. |
| Quel pays est compétent ? | Tout dépend de la zone maritime où repose l’épave : eaux territoriales, zone contiguë, haute mer. |
| Trésor ou patrimoine ? | Les archéologues voient dans une épave un site à étudier ; les entreprises de récupération, une cargaison à valoriser. |
| Quelle part pour le découvreur ? | Les règles de sauvetage maritime et les droits nationaux diffèrent fortement. |
Un autre dossier célèbre l’illustre : en 2007, une société américaine a remonté une cargaison de pièces provenant, selon l’Espagne, de la frégate Nuestra Señora de las Mercedes, coulée en 1804. Après plusieurs années de procédure, la justice américaine a ordonné la restitution des pièces à l’Espagne, au nom de l’immunité du navire d’État.
Sur le plan international, la Convention de l’Unesco de 2001 sur la protection du patrimoine culturel subaquatique pose le principe d’une préservation des épaves de plus de cent ans, de préférence sur place, et s’oppose à leur exploitation commerciale. Elle n’a toutefois pas été ratifiée par tous les États.
Et en France ?
Le droit français classe les épaves anciennes et leur contenu parmi les « biens culturels maritimes ». Celui qui en découvre doit les laisser en place et déclarer sa découverte à l’administration maritime ; lorsque le propriétaire ne peut être retrouvé, ces biens appartiennent en principe à l’État. Le principe est proche de celui qui régit les découvertes à terre, détaillé dans notre article à qui appartient un trésor.
Des pièces de galion aux pièces d’aujourd’hui
Les pièces d’or espagnoles retrouvées dans ces épaves sont aujourd’hui des objets de collection, dont la valeur dépend surtout de leur rareté et de leur provenance documentée. Pour l’épargnant, l’or d’investissement moderne reste une tout autre affaire : des pièces d’or courantes ou des lingots standardisés, comme le lingot d’une once, dont le prix suit essentiellement le cours du métal.
En résumé
L’Atocha, coulé en 1622 et retrouvé par Mel Fisher en 1985, et le San José, coulé en 1708 et localisé par la Colombie en 2015, sont deux des épaves les plus célèbres de l’histoire. Elles montrent que l’or englouti soulève autant de questions juridiques que de rêves : propriété des États, droits des découvreurs, protection du patrimoine. Les règles applicables varient selon les pays et évoluent : chaque cas relève de spécialistes.



